OPINION. Climatisation : l’Europe a trop chaud pour ses principes

OPINION. Pour faire face à la canicule, les Européens s’arrachent des climatiseurs chinois, au moment précis où Bruxelles jure de réduire sa dépendance à Pékin et de garder le cap climatique. L’été 2026 a changé cette contradiction en casse-tête.

“Plus rares que des cartes Pokémon.” C’est en ces termes qu’un média chinois a comparé la ruée des Européens sur les climatiseurs venus de Chine, pendant que le continent suffoquait. La moquerie vise juste : pour survivre à une chaleur sans précédent, l’Europe s’est jetée sur des appareils dont plus aucune grande marque n’est européenne.

Et la chaleur, elle, bat tous les records. Juin 2026 a été le mois de juin le plus chaud jamais enregistré en Europe occidentale, selon le programme européen Copernicus. Le Vieux Continent se réchauffe environ deux fois plus vite que la moyenne mondiale : 0,56 °C par décennie, contre 0,27 à l’échelle de la planète. Or, à peine un ménage européen sur cinq dispose d’un climatiseur, quand la proportion monte à neuf sur dix aux États-Unis. La vague de chaleur a fait plusieurs milliers de morts à travers le continent, et se rafraîchir a cessé d’être un luxe pour devenir une question de santé publique, en particulier pour les personnes âgées et les mal-logés. Près de 40 % des Européens n’ont déjà pas les moyens de garder leur intérieur frais l’été, une part qui dépasse les deux tiers chez les ménages les plus modestes. Et le fardeau est mal réparti : plus de 85 % des habitants du sud et de l’est du continent disent avoir déjà encaissé ces extrêmes, bien plus qu’au nord.

La chaleur pèse aussi sur les comptes bancaires. Une étude de la Banque centrale européenne chiffre à environ 1 % la baisse d’activité dans les régions touchées, provoquée par une vague de chaleur estivale la première année, et à 1,5 % deux ans plus tard, loin de l’idée d’une économie qui rebondirait vite. Pire : lorsque les entreprises investissent durant ces épisodes, c’est souvent pour s’équiper en climatisation, pas pour gagner en productivité. Autrement dit, une partie de l’argent européen part refroidir des bureaux avec des appareils fabriqués ailleurs.

Le pire moment pour Bruxelles

Le hasard du calendrier tombe on ne peut plus mal. Les exportations chinoises de climatiseurs vers l’Union ont bondi de 43 % au premier semestre 2026, pour atteindre 3,3 milliards d’euros, d’après les médias d’État chinois ; en un an, le marché français a quasiment doublé. En Chine, la presse s’amuse de voir des sites européens pister en temps réel les stocks encore disponibles, et épingle des politiques de réindustrialisation qui tournent le dos à l’intérêt des consommateurs.

Pendant ce temps, à Bruxelles, on parle rééquilibrage. Le 29 juin, le commissaire au Commerce Maroš Šefčovič et le ministre du commerce chinois Wang Wentao signaient une déclaration conjointe pour tenter d’apaiser des échanges devenus explosifs. Le déficit commercial de l’Union avec la Chine a atteint 360 milliards d’euros en 2025, un record depuis 2022, où les équipements électriques comptent justement parmi les premières importations. L’exécutif européen s’est donné jusqu’à octobre pour arracher des résultats concrets.

Le marché du froid résume à lui seul le fossé industriel. Aucune des cinq marques de climatiseurs les plus vendues en Europe n’appartient à un groupe européen ; selon le cabinet Euromonitor, des fabricants chinois s’en partagent près d’un tiers en volume, le reste du podium revenant à un turc et à un japonais. La Chine pèse à elle seule plus de 40 % des exportations mondiales de climatiseurs, et en France, plus de huit appareils importés sur dix viennent de Chine, de Corée du Sud ou de Thaïlande. Une dépendance qui en rappelle d’autres, des masques aux batteries et aux panneaux solaires.

Plus troublant pour Bruxelles : la moitié des produits importés de Chine relève désormais de la technologie, des voitures aux machines de pointe. Denis Depoux, directeur général monde du cabinet de conseil Roland Berger, y voit un renversement par rapport aux décennies précédentes, inquiétant pour l’industrie européenne, au point de faire redouter un risque financier systémique. Beaucoup doutent d’ailleurs que Pékin ait réellement lâché du lest : la cheffe économiste de la banque d’investissement française Natixis, Alicia García Herrero, soupçonne un simple rideau de fumée, destiné à désarmer les tentations protectionnistes de l’Union.

Refroidir sans réchauffer

Reste le problème le plus épineux. Brancher des millions de climatiseurs, c’est gonfler la demande d’électricité aux pires moments, mettre les réseaux sous tension et recracher de l’air brûlant dehors, tout l’inverse de la sobriété affichée. La chaleur elle-même s’en mêle : fin juin, un réacteur de la centrale nucléaire de Golfech, dans le sud-ouest de la France, a dû être arrêté, la Garonne étant devenue trop chaude pour le refroidir. L’Union s’est engagée à la neutralité carbone en 2050 ; chaque appareil supplémentaire resserre la marge.

Face à cette équation, la Commission avance prudemment. “Avoir une position sur la climatisation, pour ou contre, pas vraiment”, a lâché le 29 juin sa porte-parole pour le climat, Anna-Kaisa Itkonen, interrogée en conférence de presse. Équiper ou non les logements, a-t-elle rappelé, relève des États membres. Le vrai sujet, plaide Bruxelles, n’est pas l’appareil mais l’énergie qui l’alimente : en 2025, près de 47 % du courant produit dans l’Union provenait déjà de sources renouvelables, et un plan d’action pour l’électrification doit être présenté dans les semaines qui viennent.

Cette prudence n’a rien d’anodin, car le terrain est politiquement miné. En France, le Rassemblement national, à l’extrême droite et en tête des sondages avant la présidentielle de 2027, promet un déploiement massif et subventionné de la climatisation ; même la cheffe des écologistes, Marine Tondelier, la juge désormais nécessaire. Pour la Commission, prendre parti reviendrait à s’exposer sur tous les fronts en même temps.

Ce silence a une autre raison, plus profonde. Depuis les élections européennes de 2024 et la montée des droites au Parlement, l’ambition climatique du début de mandat s’est émoussée sous la pression des gouvernements et des industriels. Un détail trahit ce reflux : dans ses communications officielles, la Commission n’emploie même plus le terme “Pacte vert”. Elle parle de “zéro émission nette” et de “décarbonation”, et multiplie les textes dits “omnibus” censés alléger des règles jugées trop lourdes pour la compétitivité. L’échéance de 2050 tient toujours ; le vocabulaire, lui, a déjà changé d’air.

Le climatiseur concentre trois promesses européennes qui se contredisent en sourdine : protéger les citoyens de canicules meurtrières, regagner une souveraineté industrielle face à la Chine, décarboner l’économie. L’été 2026 les a posées sur la table d’un seul coup, sans qu’aucune veuille s’effacer. D’ici octobre, Bruxelles devra prouver qu’elle peut tenir les trois à la fois. En attendant, entre le discours des institutions et la facture des ménages, c’est le thermomètre qui tranche : quand il grimpe, l’Europe achète chinois.

 

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