Académie Louise Weiss : fédéralisme, féminisme et pacifisme face aux impérialismes et aux nationalismes

Cet article sur l’Académie Louise Weiss, à mi‑chemin entre éditorial et reportage, met en lumière l’articulation entre le fédéralisme, le pacifisme et le féminisme et comment celle-ci peut offrir des réponses à la situation politique que traverse l’Europe, confrontée au retour des impérialismes et à la montée des nationalismes.

L’Académie d’été Louise Weiss : Ecole du fédéralisme et de la paix

Du 2 au 5 juillet 2026 s’est tenue, pour la deuxième fois, au Château des Rohan, l’Académie Louise Weiss, école d’été internationale dédiée à l’étude de la paix et du fédéralisme. Un rendez-vous qui porte le nom d’une femme dont l’héritage irrigue encore aujourd’hui la pensée européenne : Louise Weiss. Surnommée la grand-mère de l’Europe, elle incarne un engagement politique rare : l’engagement européen, la défense de la paix et l’émancipation des femmes. Journaliste engagée, fondatrice de l’Europe nouvelle, militante pour le suffrage féminin, entre autres. Elle voyait dans l’union des peuples européens, un rempart contre la barbarie.

Son héritage a marqué cette Académie rappelant que le fédéralisme, la paix et le féminisme sont des réponses politiques essentielles pour faire face aux impérialismes et nationalismes renaissants et s’attaquant au projet européen. L’Europe traverse un moment stratégique ; l’Académie a proposé durant ces 4 jours, une grille de lecture.

Une Europe stratégique ou une Europe … tortue ?

Dès le vendredi, la première session a posé le décor : l’Europe est confrontée à des enjeux stratégiques majeurs. Federico Santopinto, directeur de recherche à l’IRIS, a ouvert les débats par une image saisissante : “Si les Etats-Unis sont représentés par un aigle, la Russie par un ours alors l’Union européenne serait une tortue.” Autrement dit, elle avance lentement mais dès qu’on tourne le regard, elle avance plus vite qu’on l’aurait pensé.

Derrière l’humour grinçant, le constat est sévère : l’Union européenne n’est pas un acteur stratégique à part entière mais un financeur stratégique dépendant de l’OTAN pour sa sécurité. Une Europe qui “finance mais ne se décide pas” selon Santopinto, alors que les impérialismes exploitent les rapports de force à l’échelle mondiale.

Santopinto a toutefois rappelé un tournant : depuis 2016, l’UE finance sa propre défense, un geste symbolique comparable à la CECA. Mais cela reste insuffisant, soulignant la faiblesse stratégique européenne. Il énumère les limites structurelles : veto, absence de doctrine commune, impossibilité de sanctionner les violations du droit international.

Cependant, l’Académie ne s’est pas contentée de cette lecture strictement militaire. Elle a montré que le retour des impérialismes ne se combat pas seulement par les armes mais aussi par des sociétés démocratiques capables de résister aux replis identitaires. Le fédéralisme, dans sa dimension féministe et pacifiste, propose une autre voie.

Le féminisme comme boussole d’action stratégique

L’après-midi, la table ronde féministe a déplacé le regard du militaire vers le sociétal. La trajectoire de Louise Weiss dont le féminisme et le pacifisme sont indissociables a servi de fil conducteur pour penser un projet européen capable de sortir du paradigme belliqueux. Des figures comme Ursula Hirschmann, résistante antifasciste italienne, voyaient dans l’Europe une expérience vécue contre le totalitarisme. Hilda Monte, militante socialiste allemande dénonçait déjà “Le vieux jeu de la souveraineté” et plaidait pour une structure fédérale démocratique comme seule garantie de paix comme le rappelait l’historien Andreas Wilkens, de l’université de Lorraine, lors de la table-ronde.

Plus tard, Petra Kelly, figure majeure de l’écologie politique allemande, a prolongé cette intuition en articulant non-violence, désobéissance civile, féminisme, solidarité mondiale et décentralisation. Ces trajectoires montrent que le fédéralisme relié au féminisme n’est pas seulement une architecture institutionnelle : c’est une philosophie politique qui vise à transformer les rapports de pouvoir.

Le projet Fédé’Femmes, présenté durant l’Académie, a rappelé que la paix durable est l’objectif ultime du fédéralisme. Il redonne vie aux trajectoires de femmes comme la hongroise Rosika Schwimmer, pionnière du pacifisme international et militante du droit de vote des femmes.

Les intervenant.e.s : Silvia Romano, Claire Le Van, Silvana Boccanfuso, Mélanie Thut, Andreas Wilkens ont montré que le fédéralisme féministe est une réponse politique à la résurgence des impérialismes, en reconstruisant des sociétés capable de résister aux logiques de domination.

Cinq principes pour une Europe capable d’agir

Ainsi plusieurs principes structurants pour une Europe fédérale capable de répondre aux crises systémiques sont mis en avant.

  • Subsidiarité : Agir au bon échelon, lorsque l’échelon inférieur ne peut atteindre efficacement l’objectif.
  • Primauté du droit : Garantir la paix par la force du droit plutôt que par la force militaire.
  • Citoyenneté fédérale : Créer un sentiment d’appartenance transnational.
  • Institutions décisionnelles : Dépasser l’unanimité pour permettre l’action politique.
  • Egalité de genre : Condition d’une démocratie fonctionnelle.

Une lignée d’actrices dans le projet européen

Louise Weiss, Ursula Hirschmann, Petra Kelly, Hilda Monte, Rosika Schwimmer : l’Académie a mis en lumière une lignée de femmes longtemps ignorée du projet européen.
Ces femmes ont envisagé l’Europe comme un espace d’émancipation, un lieu où la paix et la démocratie se construisent par la transformation des rapports de pouvoir politiques, sociaux et de genre.

Louise Weiss voulait “harmoniser les droits, sortir les femmes de la minorité juridique, penser une science de la paix et dépasser les souverainetés nationales pour créer un cadre supranational protecteur” me confiait Claire Le Van, philosophe à l’université de Strasbourg.

Ursula Hirschmann, en refusant le nationalisme, s’impose comme l’une des grandes promotrices de l’Europe fédérale, de la démocratie et de la paix. Elle y contribua par la force de la conviction, par l’organisation de réseaux interpersonnels et par la diffusion du Manifeste de Ventotene, persuadée que la construction européenne relevait d’une nécessité morale.

Sa pensée repose sur un engagement fédéraliste affirmé une vision révolutionnaire, une solidarité tournée vers la paix et une conception profondément décentralisée de l’action politique.

Leur contribution n’est pas marginale : Elle est constitutive. Le fédéralisme féministe apparaît comme une réponse politique aux nationalismes qui fragmentent les sociétés.

Le fédéralisme au-delà d’une théorie politique, une pratique citoyenne

Le samedi, la théorie fédéraliste a rencontré l’action. La table ronde sur les stratégies du fédéralisme a retracé un siècle de réflexions, rappelant que le projet européen n’est pas seulement l’héritage des démocrates chrétiens mais aussi celui de la gauche socialiste antifasciste. Spinelli, Rossi, Albertini, trois figures centrales apportent des éclairages précieux pour le moment politique actuel.

Rossi voyait le fédéralisme comme un outil pour mettre fin à la barbarie, convaincu qu’un système juridique supranational devait remplacer la force.Spinelli structura son combat politique fédéraliste autour de trois points : contenu du projet, méthode constituante, agenda stratégique.Albertini, dans une lecture matérialiste de l’Histoire, rejoint l’idée que la souveraineté nationale soit l’horizon indépassable de la politique.

Ces idées ont pris forme dans l’atelier Porter le fédéralisme dans le débat public. Les participants ont travaillé sur des thèmes concrets. Les contributions ont donné une matérialité nouvelle aux concepts de ce matin.

La subsidiarité, par exemple, n’est plus un principe abstrait : elle devient une pratique citoyenne permettant de répondre aux crises systémiques qui alimentent les replis nationalistes.

Le fédéralisme comme combat contre le fascisme contemporain

Entre deux sessions, j’ai pu avoir un échange avec Mélanie Thut, présidente de la Jeunes Européens Fédéralistes – Allemagne . Elle m’affirma qu’ “En 2026, s’engager pour le fédéralisme, c’est combattre le fascisme qui revient en Europe.”

Elle rappelle que l’extrême droite des Le Pen ou Meloni détourne le fédéralisme pour s’y opposer, le caricaturant comme une menace pour la souveraineté nationale. Au contraire, le fédéralisme est une source d’émancipation. Selon elle, “Le fédéralisme commence dans nos vies privées” et dans la manière dont nous déconstruisons les rapports de pouvoir.

Le fédéralisme comme un renouveau du projet politique européen

Dans une Europe confrontée au retour des impérialismes et à la montée des nationalismes, l’Académie a contribué à un renouveau politique : celui où le fédéralisme, le pacifisme et le féminisme imbriqués offrent des réponses nécessaires pour faire face à ces défis.

Le fédéralisme n’est pas un rêve technocratique mais une pratique citoyenne émancipatrice qui se vit.

En quittant le château des Rohan dimanche, une phrase de Mitterrand issue de son discours devant le Parlement européen en 1995 me revient en mémoire : “Le nationalisme c’est la guerre”. Ainsi, ne pouvons- nous pas dire désormais que “Si le nationalisme, c’est la guerre alors le fédéralisme sera la paix.” ?

Ceci n’est pas un avertissement pour la génération future mais un point de départ pour la génération actuelle. L’Union européenne peut évoluer d’un simple marché pour un projet politique fondé sur le fédéralisme, le féminisme et le pacifisme.

Je suis certain que Louise Weiss apprécierait cette Europe nouvelle qui se construit annuellement à Saverne.

 

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